Critique du livre d'Idit Zertal qui met le doigt sur l'instrumentalisation des rescapés de la Shoah par le Sionisme et par ses cyniques dirigeants...
Des rescapés pour un État.
La politique sioniste d ’immigration clandestine en Palestine 1945-1948
d'Idit Zertal
Paris, Calmann-Lévy,2000,388 p.
par Jacques Ehrenfreund.
Réfléchir sur le sionisme constitue encore aujourd’hui (au lendemain de la conférence de Durban qui a voulu l’assimiler à une forme racisme) une gageure pour l’historien. Entre l'apologie et le discrédit, entre l'adhésion sans distance et l’opposition aveugle voire la démonisation, ce sujet suscite d’intarissables passions. Depuis une dizaine d ’années, à la suite de la décrispation idéologique consécutive à l'ouverture d’un ialogue israélo-palestinien (on peut se demander si la «nouvelle histoire résistera à la mort du processus d’Oslo) une autre histoire d’Israël a vu le jour, sous la plume d’une nouvelle génération d’historiens israéliens qui s’est attaquée systématiquement aux «mythes fondateurs » de leur pays. Le livre d’I. Zertal s’inscrit dans cette ligne historiographique de «réévaluation des mythes des origines » (p.11). Il traite de la difficile question du rapport entre le judéocide européen et la création de l ’État juif, il se penche plus précisément sur le sort des rescapés et leur instrumentalisation par le mouvement sioniste. Pour comprendre en quoi il est en rupture par rapport à l'historiographie traditionnelle, il est utile de rappeler que pour celle-ci, l’intégration des rescapés de la Shoah était la raison d’être de l’État des juifs, ce dernier ayant donc tout fait ou presque, pour accueillir et intégrer cette population.
À travers la question des rescapés, c’est donc un nœud gordien de l ’histoire du sionisme qui est abordé, celui de son rapport à la diaspora, à laquelle dans un mouvement dialectique il entendait se substituer. Le nationalisme juif, comme nous le rappelle justement l’auteur, ne visait pas uniquement à trouver une solution politique à la «question juive », il se voulait comme tant d’autres mouvements politiques contemporains l’inventeur d’un «homme nouveau ». Le «juif nouveau » devait être exempt des nombreuses «tares » et déformations héritées de l l’exil ; si le juif exilique était effarouché, peureux, incapable de résistance physique, le juif nouveau serait guerrier et combatif. Le juif ancien s ’était laissé mener comme «du bétail à l l’abattoir », le sabra serait l’incarnation du courage et de la résistance. La rencontre entre les militants sionistes issus du judaïsme européen, mais en rupture de ban avec lui, relève donc bien d’un «[…]face-à-face à la fois social, culturel, psychologique et d’une rare portée politique.»(p.16). Cette rencontre résume les impossibles retrouvailles entre les sabras et cette partie d’eux-mêmes –leur passé – qu’ils souhaitaient oublier et à laquelle le présent les renvoyait avec violence. Un peu à la manière de Tom Segev ans Le septième million, I.Z. tente une présentation de l’incompréhension, voire de l ’indifférence du Yishouv face au drame juif européen.
On le voit, le projet est ambitieux ; pour le mener à bien l’Auteur s ’est penchée sur les archives laissées par l’organisation en charge de l ’immigration illégale, le Mossad le Alyah Bet. Structuré en trois parties d’inégale importance, le livre commence par décrire les opérations menées par le Mossad ans trois pays européens. Ainsi sont passées en revue les principales actions d ’éclat, I.Z.s ’arrêtant bien sûr longuement sur l’épisode de l’Exodus devenu depuis le film d’Otto Preminger, le symbole de cette lutte pour les rescapés. L ’Auteur déconstruit cette histoire, en mettant en évidence l’indigence des moyens et en conséquence l’utilisation des médias comme alliées de poids dans la lutte contre la puissance mandataire anglaise. Tout au long de cette partie, elle insiste sur le fait, qu ’en définitive, les rescapés étaient un instrument efficace pour l ’exécutif sioniste qui visait «en s ’appuyant sur l’exceptionnel levier que constituait la détresse des rescapés, [à atteindre ] l’objectif suprême de la direction sioniste : la création d’un État souverain en Palestine » (p.11). Dans un deuxième temps, l ’Auteur propose une prosopographie des hommes du Mossad, ainsi qu ’une présentation des débats au sujet des rescapés au sein de l ’organisation sioniste. Là encore, I. Zertal désenchante le récit mythique pour confronter le lecteur à une réalité souvent mesquine, faite de luttes de pouvoir et de personnes.
La troisième partie du livre est d’une autre nature. Plus courte que les deux autres, elle s s’intitule «les mentalités collectives » et cherche à présenter les débats au sein de l ’exécutif sioniste concernant les rescapés. En ligne de mire de l ’historienne, David Ben Gourion, le chef charismatique et incontesté du mouvement sioniste apparaît comme l’homme de toutes les manipulations. «De façon immédiate et concrète, elle [la question des rescapés ] fournit à Ben Gourion la matière première dont il avait besoin pour mettre véritablement en œuvre sa stratégie, exploiter la tragédie juive. Il voyait dans la création d’un État hébreu sur les ruines de la diaspora une sorte de rédemption profane du peuple juif » (p.239). Peu de mentalités dans cette partie en réalité, mais un réquisitoire contre un homme que son idéologie aurait rendu aveugle, insensible à la souffrance des siens.
En guise de conclusion, l’historienne cède la place à la critique littéraire ; elle présente et analyse en effet deux textes de leurs auteurs centraux de la jeune littérature sioniste : Y.Sadeh et N. Altermann. En se fondant sur ces seuls textes, elle réaffirme la violence du sentiment antidiasporique de ces deux auteurs et à travers eux de la jeune génération du Yishouv . Elle revient sur ce qui semble constituer l’épicentre de ce qu ’elle veut nous dire : le sionisme s’est construit sur une négation radicale et sans nuance de la Galout . «C ’est le sionisme comme discours organisé de la virilité et de la force qui se construit sur et naît de la catastrophe du génocide.» (p.292)
Pourtant, est-il possible de traiter de cette importante et difficile question de la négation de la Galout à travers l’action d’une organisation secrète telle que le Mossad ? N ’y a t-il pas inadéquation entre la question posée et les moyens mis en œuvre pour y répondre ?
Plus encore, l’Auteur procède minutieusement tout au long du livre à une mise en accusation du sionisme : celui-ci a procédé, on l’aura compris, à une instrumentalisation infâme, il a utilisé la souffrance d’une population que tout à la fois il niait et affirmait représenter. Pourtant dans ce long travail, l’historienne ne procède-t-elle pas elle-même à une instrumentali-
sation de même ordre que celle qu ’elle dénonce ? Tout au long de sa réflexion, il n ’est à aucun moment question des rescapés eux-mêmes, dont pourtant les témoignages abondent et qu'elle aurait pu interviewer. I. Zertal ne se pose jamais la question de la volonté des rescapés eux-mêmes, de leur volonté politique, ces derniers sont les grands absents de ce livre, dans lequel il n ’ont pas le droit de cité.
En réifiant son sujet d ’étude, ne tombe-t-elle pas dans le même travers que le sionisme qu’elle critique ? La nouvelle histoire d ’Israël, qu’une nouvelle génération d’historiens essaie de brosser, se fonde sur une louable volonté de démystification, de dépassement des mythes. Mais en procédant à une simple inversion des thèses sionistes, ne prend-elle pas le risque de faire passer à la trappe la vérité historique ? Si dans cette dialectique de l’histoire nous en sommes maintenant au stade de l ’antithèse, il faudra sans doute attendre encore une génération avant qu ’une synthèse soit réalisée.
Sources ASSR
Posté par Adriana Evangelizt



