Nous posons quelques chapitres du dernier ouvrage passionnant de notre Ami, André Gaillard, Le Judaïsme et l'invention du racisme culturel... il est aussi l'auteur de Le sionisme, fruit amer du judaïsme et Les mythes du Christianisme...
Résumé du livre
Face au phénomène du racisme en général une question fondamentale s’est toujours posée aux historiens : Quelle est la société qui, la première dans l’histoire, a produit du droit codifiant des pratiques racistes à l’égard de populations étrangères, a élaboré une pensée raciale structurée et à qui peut être attribuée l’invention du racisme culturel ?
Si cette pensée a pu être vue par quelques ethnologues comme un phénomène des temps modernes se situant soit dans l’Europe chrétienne du XVe siècle, soit dans l’Europe bourgeoise du XIXe siècle, cette étude montrera, d’une part avec divers auteurs qu’il s’agit d’un phénomène bien plus ancien puisque se situant dans l’Antiquité, d’autre part que cette Antiquité est celle du judaïsme rabbinique au seuil du premier millénaire.
Nous verrons de plus que, contrairement à l’opinion politiquement correcte, il n’y a pas un racisme isolé à l’encontre des seuls Juifs mais un racisme en miroir, à savoir un racisme chez les Juifs et un racisme chez les non-Juifs, deux racismes conjoints d’expression généralement différente mais réunis par un fil d’Ariane issu du judaïsme-religion.
Clarifier dans une perspective pédagogique un sujet volontiers passionnel, montrer que le phénomène dit antisémitisme n’est nullement inintelligible, prendre conscience que la question juive persistante depuis plus de deux millénaires est devenue avec le XXIe siècle une donnée majeure de la géopolitique mondiale, telles sont les raisons de ces propos.
PROPOS DE SÉMANTIQUE APPLIQUÉE AU JUDAÏSME
par André Gaillard
Extrait de son dernier ouvrage

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Préface
Extraits
Cette étude de André Gaillard, sur le racisme dans la sphère du judaïsme, est dédiée aux Juifs et aux non-Juifs
qui ont souffert dans le passé,
qui souffrent aujourd’hui, particulièrement en Palestine historique,
qui souffriront dans l’avenir,
de la composante raciale du judaïsme.
Elle est dédiée aussi aux divers auteurs cités dans le texte qui, par leurs écrits, ont contribué à l’émergence de cette donnée restée longtemps dans l’ombre.
Compte tenu de l’ambiguïté subsistant dans les dictionnaires concernant certains mots largement utilisés dans le contexte du judaïsme, des interprétations diverses qui peuvent en être données, du caractère de mot-piège revêtu pas plusieurs d’entre eux, de l’obligation de langage d’en appliquer certains à des situations historiques antérieures à leur création, je donnerai ici, de façon aussi précise que possible, la signification que je retiens personnellement de quelques mots couramment utilisés dans l’ensemble du texte.
Seront examinés ainsi successivement : "judaïsme" ;"judéité", la "race juive" ; "les Juifs" et "le Juif" ; les "non-Juifs" ; "anti-judaïsme" ; "anti-sionisme" ; "antisémitisme".
« judaïsme »
Ce terme s’applique le plus souvent au système de pensée issu de la religion des Hébreux avec les antiques livres sacrés, à la littérature émanant de ses représentants et aux commentaires qui en sont faits, en résumé à la culture et à la civilisation du peuple juif ; parfois il désigne l’ensemble ou une partie notable des Juifs, parfois encore les institutions du judaïsme. Le contexte permet facilement de retenir l’une au l’autre de ces acceptions.
Nous disons, système de pensée et non religion, dans la mesure où, ici, la religion (vue, selon le sens courant d’une relation à un ordre surnaturel) est devenue, à un moment donné de l’histoire, facultative pour les tenants du judaïsme.
Remarquons que ces tenants se désignent successivement dans l’histoire par différents termes : Hébreux (membres de la tribu nomade sémitique dont il est question dans les écrits appelés par les chrétiens "Ancien Testament"), Judéens (héritiers réels ou supposés des Hébreux après la destruction des royaumes d’Israël et de Juda et de leur déportation en Assyrie en 724 et en Babylonie en 587 av. J.-C.), Juifs (pendant de nombreux siècles), Israélites (au XIXe siècle, par ceux qui veulent privilégier l’élément religieux par souci d’équivalence avec les catholiques, les protestants ou les musulmans), Juifs enfin (depuis le milieu du XXe siècle).
À noter aussi que l’appellation Israélites fut adoptée et revendiquée par les Juifs assimilés à la suite de la Révolution française pour se démarquer des traditionalistes jugés retardataires. Plusieurs écrivains juifs demandèrent même que le mot Juif fut retiré des dictionnaires. Comme le constate Alain Finkielkraut : « ce mot pernicieux ne devait plus vivre puisqu’il évoquait une réalité morte et défigurait, aux yeux de leurs concitoyens, les Français de confession mosaïque… Il fallait que disparaisse ce terme qui était à lui-seul un concentré de passion venimeuse, une diatribe, une calomnie »[1].
Il y a donc un judaïsme au sens religieux, disons un judaïsme-religion ou judaïsme orthodoxe avec son monothéisme, ses lois, ses concepts inauguraux fondateurs et ses rites spécifiques et un judaïsme qualifié tantôt de culturel, de séculier, de laïque, englobant des données diverses, d’ordre moral, historique, sentimental… Le judaïsme est donc divers. Nous verrons de plus, fait qui lui est spécifique, qu’il y a des Juifs totalement étrangers au judaïsme-religion ou au judaïsme-culture, voire ignorant tout du judaïsme et qui sont néanmoins, pour la culture juive traditionnelle, des Juifs à part entière.
À noter aussi, dans ce contexte du judaïsme, qu’il y a lieu de tenir compte d’une autre donnée susceptible de gêner les interprétations : le fait que nombre de Juifs, parmi les Juifs européens notamment ayant vécu deux mille ans au contact de la civilisation occidentale, ont été largement inspirés et conditionnés par les croyances, les idées, les sciences, les manières de vivre portées par la civilisation environnante et notamment la civilisation chrétienne, tous éléments venant s’associer, suivant des modalités infinies, à ceux transportés par le judaïsme.
La « judéité » (ou « judaïté »)
Que signifie être juif ? Donnée singulière dans l’histoire des traditions religieuses qui complexifie encore le discours et désoriente volontiers le lecteur, l’identité juive ne se définit pas obligatoirement par une adhésion à un système de pensée, par une croyance religieuse, par par une tradition, par une pratique, par une nationalité, par une catégorie sociale, par un état d’esprit, par une histoire (tel le génocide nazi)…!
Alors, par delà les mille et une manières pour les Juifs de décliner leur rapport au judaïsme – du Juif pieux qui rend à chaque instant de sa vie un culte à Yahvé à l’athée qui pense que ce dieu est un personnage littéraire, de l’érudit à celui qui ignore tout du judaïsme, du Juif qui revendique sa judéité et en est fier à celui qui la refuse, qui l’a en aversion ou qui l’ignore – quel est donc le dénominateur commun des Juifs ? Ou, en d’autres termes, quelle est la constante à la fois nécessaire et suffisante pour définir la judéité, quel est le lien qui réunit les Juifs ?
Comme nous l’expliciterons plus avant, il s’agit (sauf exception confirmant la règle) d’une donnée légale relevant d’un critère biologique. L’hérédité, disons la filiation, représente cette condition. Comme la couleur de la peau, cette donnée d’ordre racial est indépendante de la volonté des personnes, permanente, irréversible, inaltérable, indélébile.
La « race juive »
Expression a priori fort discutable que cette expression de race juive. Même si de multiples auteurs ont décrit un type juif[2], n’est-il pas évident que les populations juives sont hétérogènes quant à leurs origines et leur aspect extérieur ? Pourtant, depuis longtemps et notamment à l’époque moderne, elle est utilisée de façon courante, que ce soit dans les textes fondamentaux du judaïsme ou dans de multiples ouvrages d’auteurs juifs et non-juifs. Pourquoi donc cette expression à la fois courante et singulière ?
Il ne fait aucun doute, tout d’abord, à l’appui du concept de race juive, qu’il y a une continuité spirituelle depuis plus de deux millénaires entre les Hébreux de l’Antiquité et les Juifs de la Modernité par l’intermédiaire des croyances, des textes, des rites et des traditions. Ce lien permet à l’évidence d’appliquer à la lignée des Juifs le terme de race au sens métaphorique.
Mais il y a manifestement plus. D’une part les Juifs ont eu l’intime conviction, tout au moins jusqu’à une période récente, qu’ils étaient les descendants génétiques du peuple hébreu et plus particulièrement de la race d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, cette donnée imprégnant également les mondes chrétien et musulman en tant qu’héritiers directs du judaïsme. D’autre part les Juifs sont – et ils peuvent même n’être que cela – des individus porteurs de sang juif, des Juifs par nature dont la judéité est fondée sur des critères strictement biologiques, en dehors de tout autre élément susceptible de faire appartenance.
Fait sans doute unique dans l’histoire, le terme de race est donc pris, lorsqu’il est appliqué aux Juifs, à la fois dans son sens métaphorique (la race : catégorie sociale, métaphysique ou idéologique) et dans son sens propre (la race : catégorie biologique).
En constatant par ailleurs que cette notion de race juive est largement consacrée par le temps et par l’usage dans la judaïcité et hors d’elle, qu’elle est revendiquée par des Juifs religieux ou non religieux dans de nombreux écrits, qu’elle s’est imposée comme allant de soi à de nombreux auteurs et traducteurs modernes, qu’elle est incluse dans le terme d’antisémitisme, il s’ensuit que l’expression est non seulement justifiée mais incontournable, tandis que le mot juif représente parallèlement, pour répondre positivement à une question du philosophe Alain Badiou[3], un signifiant exceptionnel.
À noter qu’à l’époque moderne quelques rares voix juives, en mettant en avant l’hétérogénéité apparente des populations juives, jugent absurde de parler de race à leur propos. En vérité, contrairement à ces auteurs, nous verrons que c’est tout le judaïsme des deux millénaires qui "veut" qu’il en soit ainsi. À cette dernière proposition nous ajouterons : pour le malheur des siens (ce que les auteurs précités ont bien saisi et qui les motive dans leur déni de la race juive).
« les Juifs » et « le Juif »
L’expression les Juifs, comme les expressions courantes : les Français, les X ou les Y, comporte a priori une généralisation souvent abusive. Que peuvent avoir en commun un tel nombre d’individus ? En principe, cette faute, banale dans la conversation courante, généralement commise pour aller vite, faute bénigne en somme, est de même niveau dans tous les cas… Or, qui ne sent que l’expression les Juifs comporte une déviance plus marquée que les autres expressions et une connotation particulière ?
De même en est-il avec le Juif dont la capacité signifiante est tout autre que celle des expressions symétriques que sont a priori le Français, le chrétien, le musulman ! Il est clair que cette expression désigne non pas tel individu dans sa singularité mais l’individu en tant que porteur d’une essence particulière, c’est-à-dire à la fois « tous les Juifs » et « tout-Juif ». Fait singulier : alors qu’elle apparaît typiquement d’ordre raciste – banale en Allemagne à la fin du XIXe siècle ou à l’époque nazie et plus généralement dans tous les pamphlets anti-Juifs[4] – cette expression est d’abord une expression largement utilisée dans le judaïsme.
Il y a donc avec les Juifs (la judaïcité pour désigner l’ensemble d’entre eux) un problème spécifique ! Pourquoi cet état de fait ?
Nous verrons précisément que le mot juif, que ce mot soit un nom désignant une personne ou un adjectif la qualifiant, est chargé de la notion de race conditionnant tous les utilisateurs à l’intégrer et à la répandre, notion que nous avons considérée comme potentiellement maléfique. En pratique, sauf à alourdir considérablement le moindre texte, l’expression les Juifs ne peut pas ne pas être employée, mais ce sera toujours avec quelque réticence. Il convient de l’entendre alors dans un de ses sens courants pouvant être, suivant le contexte : la majorité des Juifs, la fraction précédemment désignée ou suggérée ou une fraction représentative. Il en est de même de l’expression communauté juive. Ces expressions ne signifient donc nullement tous-les-Juifs. Ceci, d’autant plus, qu’il n'y a guère de groupe social dont les membres professent des opinions aussi diverses : opinions politiques allant d’un internationalisme débridé au nationalisme le plus étroit, opinions religieuses allant de l'athéisme le plus résolu à l’orthodoxie la plus farouche... Et ne parlons pas du problème du sionisme, avec ses Sionistes acharnés voyant la création de l’État d’Israël comme une manifestation divine, et ses anti-Sionistes non moins résolus considérant le sionisme comme une idéologie fondamentalement perverse et Israël comme un État raciste voué au malheur.
Les « non-Juifs »
Face aux Blancs il y a des Noirs, des Métis, des Jaunes…, face aux chrétiens il y a des juifs, des musulmans, des bouddhistes, des animistes… tous chrétiens potentiels mais, pour la culture juive l’humanité est constituée essentiellement de deux catégories d’hommes et de deux seules, les Juifs et les non-Juifs (désignés aussi par étrangers, gentils, goyim). Dans le contexte du judaïsme, en effet, les hommes qui ne sont pas juifs sont des « non-Juifs » conditionnés à se voir et à se désigner eux-mêmes comme tels. Pourvus d’une identité en négatif, comme privés de quelque chose, incomplets, lacunaires, tels sont ces a-Juifs. Dans ce système-de-pensée-qui-oppose s’établit ainsi d’emblée, entre Juifs et non-Juifs, une étrangèreté, un écart, une distance, une différence, une hétérogénéité, une altérité irréductible.
Dans l’amitié entre deux personnes il y a bien aussi altérité, mais aucune de ces personnes ne s’y définit par rapport à l’autre. L’altérité véhiculée dans le judaïsme est d’une autre nature : elle conditionne les deux parties, et d’abord bien entendu la partie juive, à une démarche essentielle de distinction et d’opposition. Nous dirons d’ailleurs que, tout imprégné de cette notion d’altérité par ses mythes fondateurs de l’Élection et de l’Alliance, le judaïsme, qui impose sans cesse des limites et élève des obstacles physiques ou psychologiques est, par excellence, l’idéologie des frontières. Il y a, au nom de la Loi, ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors, ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas.
à propos du regard réciproque que se portent notamment les Juifs et les non-Juifs, Claude Liauzu a écrit : « L’autre, le sauvage, le barbare, l'étranger, l'oriental, le juif... est si intimement lié à notre histoire que l'Occident s'est défini par rapport à lui, par opposition á son origine, à sa "race", à sa religion, à ses mœurs … »[5]. Si son assertion est parfaitement juste en ce qui concerne les quatre premiers personnages l’historien se trompe gravement pour le Juif : le judaïsme a défini le Juif par opposition au Gentil bien avant que ce dernier ne se définisse par opposition au Juif. Il en résulte que les non-Juifs, tous concernés par la culture juive, sont engagés à se définir comme tels et à se considérer comme appartenant à une catégorie d’hommes, à une race, non seulement différente mais antagoniste de celle des Juifs. Issue du judaïsme, entretenue avec un soin jaloux dans la judaïcité, consacrée par le temps, cette conception manichéenne ne peut être que profondément regrettable.
« anti-judaïsme »
Le mot sera utilisé uniquement pour désigner une opposition aux données du judaïsme-religion avec ses éléments de doctrine ou de morale. Cette opposition est exercée soit par les adeptes d’une autre religion vue comme porteuse de la seule Vérité, soit accessoirement par certains penseurs non religieux et radicaux dans leur jugement péjoratif à l’égard du judaïsme. Karl Marx, qui a éprouvé une « répugnance absolue pour la religion israélite qui s’accommode si bien d’un régime économique et social inhumain qu’elle paraît en être le credo spirituel »[6], est un exemple de ce second type d’anti-judaïsme laïque ou universaliste.
Il y aura donc plusieurs anti-judaïsmes. Seront particulièrement distingués par la suite les anti-judaïsmes confessionnels : païen, chrétien et arabo-musulman.
Disons de suite que l’entreprise qui est menée ici ne relève pas de quelque anti-judaïsme mais d’une critique du judaïsme, critique sévère certes de certains de ses éléments fondamentaux, mais critique qui ne signifie nullement une opposition de principe à un système de pensée. Le judaïsme est vu comme une entreprise humaine avec ses lumières et ses ombres, ses valeurs humanistes et anti-humanistes, une entreprise évolutive et non comme une entreprise divine, parfaite et immuable par définition.
Notons aussi à la suite des historiens que l’anti-judaïsme, pourtant parfaitement légitime dans l’acception retenue ici, a très souvent évolué vers le racisme antijuif qui, lui, vise directement des personnes. Alors que l’opposition radicale à une autre religion pour des motifs purement religieux, a pu entraîner des conflits sanglants mais jamais d’ordre raciste, nous aurons à voir, avec le judaïsme, la cause de cette donnée qui lui est spécifique.
« anti-sionisme »
Si, pour aller à l’essentiel, on définit le sionisme comme un mouvement politique porté par une idéologie dont les valeurs sont directement issues du judaïsme et ayant comme finalité l’instauration d’un État en Palestine réservé aux Juifs, disons que l’anti-sionisme regroupe toutes les formes d’opposition à cette idéologie considérée comme globalement maléfique par son contenu idéologique et/ou les exactions qu’elle suscite sur le terrain.
« antisémitisme » ou « racisme antijuif » ?
Si l’anti-judaïsme vise uniquement, dans l’acception retenue, une opposition à un système de pensée religieuse vu comme fondamentalement erroné, l’antisémitisme, quant à lui, vise une opposition à des personnes, les Sémites, considérées comme porteuses de quelque danger dont il convient de se protéger.
Remarquons tout d’abord que le mot « antisémite » est utilisé pour la première fois en 1860 par l'intellectuel juif Moritz Steinchneider dans l'expression "Préjugés antisémites" (en allemand : "antisemitische Vorurteile") pour qualifier les idées alors courantes selon lesquelles la race sémite est inférieure à la race aryenne.
Quant au terme « antisémitisme » (en allemand Antisemitismus), c’est le journaliste allemand Wilhelm Marr qui l’invente en 1879 à l'occasion de la fondation d'une "ligue antisémite"[. Très rapidement il est repris par une publication juive allemande, l’Allgemeine Zeitung des Judenthums, pour caractériser les activités antijuives de Marr [7] lequel, dans son ouvrage La victoire du judaïsme sur le germanisme paru quelque temps auparavant, considère que les Juifs sont porteurs, de par leur naissance, de critères proprement raciaux conditionnant leur rôle néfaste dans la société, notamment dans les domaines économique et social, et les rendant inassimilables.
Par ailleurs, en cette fin de XIXe siècle, les successeurs de Darwin distinguent les « Aryens » et les « Sémites », cette distinction étant adoptée alors par nombre d’intellectuels européens, tel Ernest Renan en France. Sous le terme d’Aryens sont désignés principalement les peuples germaniques et scandinaves descendants de populations dites indo-européennes et appartenant à la race aryenne ; sous le terme de Sémites sont désignés un ensemble de peuples issus d'un même groupe ethnique (en principe les descendants de Sem, fils aîné de Noé dans le récit biblique), les principaux d’entre eux étant les Hébreux et les Arabes.
Remarquons ici, fait d’une particulière importance, que les termes aryens et sémites sont des termes exclusivement relatifs à l’origine raciale des individus et que le terme sémites est appliqué exclusivement aux Juifs.
Les termes antisémite et antisémitisme, promus à la fois par des Juifs et des non-Juifs, font l’unanimité : il sont rapidement adoptés. En 1882, tandis que se créent en Allemagne et en Autriche divers partis s’affichant antisémites, le premier congrès antijuif international réunit à Dresde 3.000 délégués venus d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie et de Russie. Quelques années plus tard la Ligue pan-germanique se créée et adopte elle aussi une pensée foncièrement hostile aux Juifs. La France n’est pas en reste : le mot antisémite apparaît dans le Journal des Goncourt en 1890, le mot antisémitisme dans Le lys rouge d’Anatole France en 1896 et, en 1898, la Chambre des députés comporte un groupe, avec Drumont à sa tête, de 22 députés antisémites tandis que la vieille ligue antisémite s’intitule bientôt le "Grand Occident de France" (par opposition au "Grand Orient de France" considéré comme le fief des Juifs et des Francs-maçons). Et c’est à cette époque qu’éclate l’affaire Dreyfus qui allait profondément diviser le pays.
Avant de revenir sur ce sujet dans la dernière partie de ce texte, constatons dès maintenant, d’une part que le terme d’antisémitisme est inadéquat puisqu’il occulte les Arabes parmi les Sémites, d’autre part qu’en transportant la notion de race que nous avons considérée comme regrettable, il racialise les Juifs comme l’ont voulu, à la fin du XIXe siècle, à la fois les promoteurs juifs du terme et les antisémites par hostilité envers les Juifs. On peut ajouter que la quasi totalité des auteurs juifs de l’époque moderne, fidèles à la tradition qui veut qu’il y ait une race juive, l’ont adopté sans réticence. Exceptionnels, en effet, sont ceux regrettant cette utilisation. Parmi eux citons Yaakov Malkin[8] et Klaus J. Hermann. Ce dernier écrit en 1976 : « On n’avait pas besoin, bien sûr, pour persécuter les Juifs de la trouvaille de termes comme l’antisémitisme. Le vrai sens de ce mot absurde réside dans sa connotation raciste. Jusqu’à l’invention de ce mot l’opposition aux Juifs était, à tout prendre, concomitante à leur appartenance religieuse ; ils faisaient partie d’une minorité confessionnelle […] Tout ceci se trouva aisément transformé avec la définition de leur appartenance raciale à laquelle se sont consacrés les simples adeptes comme les rabbins » [9].
Quoiqu’il en soit, par son application habituelle chez tous les historiens à des données remontant à l’Antiquité, par son adoption dans tous les dictionnaires, par sa présence dans une littérature particulièrement abondante et dans tous les médias depuis plus d’un siècle, ce terme d’antisémitisme ne peut pas ne pas être utilisé. Néanmoins, pour exprimer l’hostilité systématique envers la lignée héréditaire des Juifs seront également employées les expressions synonymes : racisme antijuif, racisme anti-Juifs ou racisme envers les Juifs. Constatons dès maintenant que ces dernières expressions en désignant une cible précise au racisme ont le mérite d’être plus adéquates mais qu’elles racialisent tout autant les Juifs. Nous verrons d’ailleurs que de ce simple constat peut s’induire une partie du malheur de la judaïcité au cours des temps !
Remarquons que certains historiens considèrent qu’il y a plusieurs sortes d’antisémitismes, notamment en fonction de la cause principale d’hostilité antijuive et qu’il conviendrait, de ce fait, de mettre le terme au pluriel. Sont distingués principalement les antisémitismes économique, religieux, racial... Si ce dernier qualificatif de racial peut a priori être discutable puisque le mot antisémitisme contient déjà la notion de race, il vient néanmoins affirmer par l’élément répétitif que c’est bien le peuple juif tout entier qui, dans sa continuité raciale, est la cible de l’hostilité exprimée.
Enfin, avec les données précédentes appliquées à la sémantique, seront suivies quelques règles concernant la typographie des mots "juif", "chrétien" et "musulman"...
Parce que les mots chrétien et musulman renvoient essentiellement à la religion chrétienne ou musulmane il est logique de les écrire avec une minuscule. C’est la règle qui sera suivie ici. Par contre, le mot juif renvoie, comme nous l’avons vu, tantôt à une religion, tantôt à une population, un peuple, une race, une ethnie, une lignée… Dans le premier cas il est logique d’y mettre une minuscule, dans le second d’y mettre une majuscule, mais il est clair que les deux perspectives sont parfois associées ou indistinctes. En pratique, nous mettrons une minuscule lorsque il est question d’un aspect religieux, notamment lorsque une certaine comparaison est faite avec les chrétiens et les musulmans et une majuscule dans les autres cas.
Notes
[1] Dans Le Juif imaginaire, p. 84.
[2] Ce « type juif » représente tantôt une donnée morphologique commune, témoin des mariages endogamiques des populations juives ne se mélangeant pas aux autres, tantôt un habitus commun résultant des conditions spécifiques dans lesquelles ont vécu et vivent encore beaucoup de Juifs.
[3] Pour Alain Badiou, Circonstances, 3, Portées du mot « juif », 4ème de couverture, il s’agit en effet « de savoir si le mot "juif" constitue, oui ou non un signifiant exceptionnel dans le champ général de la discussion intellectuelle ».
[4] Grattenauer dans Wieder die Juden, parle quant à lui de l’expression « les Juifs » comme désignant « les Juifs en général, les Juifs de partout et de nulle part » (rapporté par Hannah Arendt dans La tradition cachée, p. 164).
[5] Race et Civilisation », 4ème de couverture.
[6] Donnée rapportée par Maximilien Rubel, dans son livre Karl Marx, essai de biographie intellectuelle.
[7] Rapporté par l’historien Gerald Messadié, Histoire Générale de l’antisémitisme, p. 14.
[8] La Foi Athée des Juifs laïques, p. 36.
[9] Perspectives historiques sur le sionisme et l’antisémitisme, in Sionisme et Racisme, Sycomore, 1976, p. 257.
Posté par Adriana Evangelizt



